Plutôt que de se perdre dans les engueulades du « monde d’avant » si puériles dans le moment désespéré que nous vivons (cf. Viard versus Burgoa, in http://www.torofiesta.com) je vous propose un « texte du jour » qui nous fera oublier la tristesse de ne pas être au bord du Guadalquivir et celle d’errer, serein, au Baratillo.

Il a été publié dans la revue Mexico Aztecas y Toros de 2016 et a été écrit par Jean Michel Dussol. Journaliste professionnel, grand aficionado, Jean Michel Dussol a écrit de nombreux livres d’entretiens avec des piliers du monde taurin: les matadors Stéphane Fernandez Meca, Ruiz Miguel et Richard Milian. Il a dialogué aussi avec le ganadero Victorino Martin. Tous ces ouvrages sont disponibles aux éditions Gascogne, dans la collection La Verdad.

Jean Michel Dussol prépare un nouvel ouvrage sur le grand torero portugais Victor Mendes qui sera publié au mois de septembre, dans la même collection.

PV

Tous les numéros de la revue Mexico Aztecas y Toros (prix 15 euros, plus frais de transports) sont disponibles : jeffneviere@msn.com

« Comme Curro Romero, Mariano est de Camas… Comme si les princes d’Andalousie naissaient sur cette rive du Guadalquivir en héritiers direct des Tartésiens, car Mariano est un prince. Tout commence comme un conte de fées. Il était une fois un jeune homme, aux commandes d’un Vespino (1) qui passe devant un bar. Le patron rêvait devant la porte.

– Vous avez besoin d’un serveur ?

– Passe une veste blanche et mets-toi au travail !

Pendant quarante ans, serveur, chef de rang puis patron, Mariano a vécu, emprisonné derrière les lourdes grilles du plus sévillan des bars et le moins andalou d’Espagne. Une incongruité de mosaïques blanches, de marbre, de chromes, de cuivres rutilants à la poursuite d’un modernisme désuet dans l’ombre des grilles, cette lourde barrière de fer du haut au bas de la vitrine protégeant on ne sait qui ou quoi. Au pied d’un comptoir monumental quelques azulejos clinquants… Tout de même ! Au sol des kilos de papier, centaines de milliers de petites serviettes qui ont furtivement essuyé une moustache ou une bouche graisseuse de salade russe… La meilleure d’Espagne vous chuchote le garçon. Sur leurs affiches jaunies, le christ du Gran Poder et la vierge de la Macarena veillent d’un œil bienveillant sur tout ce petit monde qui depuis plus d’un demi-siècle, entre un café au lait, un anis gras et une ration de crevettes a fait la politique et la tauromachie de Séville… Et pourtant presque au bout de la rue de Cañalejas quelle idée de passer les grilles du Donald (2). De loin, cela pue trop le Mac Do. Ce n’est qu’après plusieurs années de séjours dans la ville, en étant passé et repassé des centaines de fois avec un regard inquisiteur et suspicieux pour saisir des bribes de cet antre de l’inconnu que l’on finit, un jour, par franchir le seuil, Rubicon vers le mystère.

Résonnant au bar pour l’éternité, les voix de Radio Sévilla, icones du journalisme : Rafael Santisteban fut le lien entre les folies du général rebelle Queipo de Llano et les années qui précédèrent la transition… Amoureux de l’Andalousie il sut hisser le flamenco et les toros au rang de religion. Arriva plus tard Filiberto Mira, celui qui dans le mundillo a vu le plus de corridas historiques. Tous les dimanches, à Séville ou dans le plus petit village poussiéreux, les toros culminaient à hauteur de l’épaisseur de l’enveloppe… Filiberto Mira surnommé « el gafe » car chaque fois qu’il montait dans une automobile, immanquablement quelque chose se détraquait. Tous communiaient dans la mémoire de l’emblématique directeur, Bobby Deglane, le Chilien endormi à jamais dans l’émail bleu d’une plaque de rue à deux pas de là… Toute aussi proche que les bureaux de la station.

Aujourd’hui trône Manolo Molès dans l’éternelle jeunesse de la teinture noire de sa moustache et de sa chevelure. Le redoutable commentateur de Canal Plus affirme ses avis aussi tranchés que des articles de loi. Manolo Chopera, a laissé sa place au « petit »… Paco Camino traverse parfois la salle… Les toreros sont tous venus ici. Sûrement pas Manolete dont, pourtant, le dernier portrait domine le bar. Mais certainement toute la généalogie des Vasquez, Pepe Luis père et fils, Manolo et les autres se sont appuyés au comptoir. Invité d’honneur permanent, Escacena égraine toutes ses lithographies sur les plus beaux « desplantes » du « potard » de Camas. Rafael le Gitan est dans un coin. Seul le Cordobes semble manquer à l’appel, mais il est de Cordoue et n’est pas mort dans l’arène. Il flotte ici un parfum de nostalgie. Quelques grands noms du spectacle y ont aussi fait étape. On parle de Bob Dylan qui n’a grignoté que la moitié de sa viande et s’est gavé de frites généreusement arrosées de coca-cola.

Cette petite terre semblait s’être figée à jamais avec la grande horloge de la Maestranza arrêtée pour toujours par une interminable véronique de Curro Romero répondant à un quite majestueux de Rafael de Paula. Tout cela ne ressemblait à rien… C’est sûrement ce qui a fait que Jean Cau en a, un jour, poussé la porte, à la recherche de singularité et de paradoxes qui faisaient l’attrait de l’Espagne des années 1960. Descendu de la voiture d’Ostos (3) après un mois de poussière, de soif, parfois de nuits d’enfer quand les phares découpaient d’étranges silhouettes sur les falaises d’une route de montagne… Jean Cau avait tout respiré de l’univers taurin… Pourtant « Mariano, serviette sur l’épaule et main croisées sur le ventre, pieusement psalmodie…» (4) Il lui dévoile quelques grandes figures de ce mundillo. A la demande de deux banderilleros de légende, Julio Pérez « El Vito » et Luis Gonzalez, Jean Cau ne revint qu’à la fin des années 1980, pour griffonner les premières lignes de « Sévillane ».

Lors d’un après-midi d’hiver lorsque les clients se font rares Mariano vous montrera ce petit coin, en haut en gauche de l’escalier, où le Français aimait s’asseoir, observer et prendre furtivement quelques notes.

En 1987 le vieux Caudillo s’était éteint depuis plus de dix ans… L’Espagne entrait dans la modernité et tentait encore de forcer les portes de l’Europe. Les grilles de la façade protégeaient Jean Cau et quelques nostalgiques contre ces nouveaux démons de la mondialisation. Les lourdes grilles devenaient maintenant un rempart protégeant les vielles habitudes sévillanes. La Macarena et le christ du Gran Poder s’ennuyaient, palissaient et s’écaillaient. La clientèle souhaitait désormais, des boissons « light ou zéro ».

Quelque chose changeait, entraîné par un irréversible courant. Il y avait bien toujours ces clients qui après avoir mangé au « Burladero », le clinquant restaurant du Colon, palace néocolonial à deux pas de là, prenaient leur café au Donald. Pourtant quelque chose semblait cassé. Alors cet été 2016, en plein mois d’août, alors que Séville dormait accablée de chaleur, Mariano après plusieurs années d’hésitation a finalement décidé de donner un coup de frais à l’établissement. Rien de profondément bouleversant. Mais il a fait démonter les lourdes grilles… Un sacrilège ont dit certains. Une libération ont répliqué les autres. Jean Cau ne reconnaîtrait pas « son Donald ».

Mais les Sévillans, même les toreros, restent fidèles à Mariano. Au dernier soir de la dernière San Miguel après avoir dégusté la célèbre ensaladilla russa et un poisson de Sanlucar, j’ai vu Morante s’asseoir à la table à côté avec quelques amis. Les grilles du Donald… ont disparu, mais la légende continue au rendez-vous du nouveau pharaon ».

Jean-Michel Dussol (01 11 2016)

(1) Surnom du Vespa.

(2) A son ouverture le bar-restaurant s’appelait « Pato Donald » (le Canard Donald), mais la société Disney ayant réclamé 700. 000 pesetas, le premier patron, se contenta de « Donald » qui n’était pas protégé par des droits d’auteur.

(3) En 1960, à Mont-de-Marsan, Jean Cau est monté dans la voiture de Jaime Ostos et l’a suivi pendant plusieurs semaines. De ce périple, sortait en 1961, aux Editions Gallimard, son roman-reportage « Les oreilles et la queue ».

(4) « Sévillanes » Jean Cau, Editions Juillard 1987, page 24.